L’Heureux élu, vraiment ? – Extrait

Prologue

Welcome to the midnight banquet

Drippin’InsaNity, Midnight Banquet

L’éclairage public du centre-ville éclaboussait les pavés et les passants de ses rayons comme pour concurrencer la radiance des étoiles du ciel d’été. La lumière surgissait du trottoir, blanche, bleue ou jaune et tombait du haut des lampadaires en fils arachnéens, dilatant les ombres, déformant les visages. Dans les rues, dans les bars, aux balcons, partout, le bruit, la clameur festive du dernier samedi soir du mois d’août. On eût dit que toute la ville tentait de dissuader Sei de partir en déployant ses appâts. À l’American Dreamer, ce soir-là, Timothée leva son verre de Whisky Collins et l’entrechoqua contre le Frozen Matador de son meilleur ami. Il ravala l’émotion qui lui empoignait la trachée et lui rendait l’œil humide, et sourit lorsqu’il prononça sa bénédiction :

– À ton séjour aux États-Unis…

L’acier liquide des yeux de Timothée rencontra le vert translucide de ceux de Seiji. Peut-être les voyait-il se voiler de tristesse pour la première fois, eux dont émanait d’ordinaire une assurance insolente. Son impudence allait lui manquer, son agaçant sourire de poseur sûr de son charme aussi et, étrangement, peut-être un peu les mèches noires et lisses qui rebiquaient de façon totalement aléatoire sur son crâne. Ça y était, il devenait émotif. Relativiser. Ce salaud lui avait dit de relativiser. Il n’avait pas eu le choix, il devait suivre ses parents qui retournaient s’installer aux USA pour s’occuper de leur chaîne de café-boulangerie à la française. Il n’y en avait que pour dix mois, Seiji reviendrait pour la rentrée prochaine, bla-bla-bla. Comment allait-il tenir toute l’année de terminale sans son meilleur ami, son frère de cœur, sa moitié, lui qui n’avait que des relations en toc ? Il devenait trop sensible, il devait se reprendre…

– En espérant que tu ne nous ramènes pas une maladie vénérienne, acheva-t-il en riant.

Il descendit la moitié de son cocktail tandis que Sei lui donnait un petit coup de pied sous la table en représailles.

– T’en fais pas, je sais où je trempe ma…

Timothée lui broya le pied.

– Ta mère pleurerait si elle t’entendait parler et ton père te déshériterait pour les larmes versées par sa douce femme.

– Timmy… ça fait mal… couina Sei en retenant son souffle.

Le bourreau relâcha sa victime, se rencogna contre la banquette et croisa les bras sur la poitrine.

– Tu sais que t’aimes ça, lança-t-il, pince-sans-rire.

Sei pouffa en dissimulant son rire de gorge derrière la main.

– Ton frère te mettrait une taloche s’il t’entendait parler.

– Certes, mais c’est pas le cas… Tu sais ce qu’on dit : quand le chat n’est pas là…

– Parce que tu comptes danser ce soir, peut-être ? répliqua Sei en adoptant une mimique faussement outrée.

Au moment où il comprit l’allusion, le visage de Timothée s’embrasa jusqu’à la pointe de ses oreilles.

– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, se défendit-il en couinant.

Et Sei ne put s’empêcher de le trouver adorablement coincé.

– Okay, t’as pas assez bu pour parler cul. Je vais t’en chercher un autre, ça te déliera la langue, dit-il en se levant.

En guise de réponse, Timothée lui fit montre de l’agilité dont sa langue faisait déjà preuve. Des yeux, il suivit avec un peu d’envie la façon dont Sei évoluait avec aisance vers le comptoir et traînait tous les regards après lui. Certes, toute leur enfance Sei n’avait jamais brillé par sa majesté ou sa grâce, mais quelque chose avait changé en lui depuis ces derniers mois. Il avait rasé ses cheveux trop longs et en pagaille qui, même courts, continuaient de perpétrer d’improbables épis. Il avait également redressé son dos vouté et développé une aura troublante et charismatique. Ces changements préoccupaient Timothée. En fait, c’était davantage son ignorance des causes de cette métamorphose qui nourrissait son inquiétude, car Sei, en théorie, lui disait tout. S’il avait pu pousser son introspection plus loin, peut-être serait-il remonté assez précisément dans ses souvenirs pour trouver le moment où son ami d’enfance avait entamé sa mue, cependant le bruit du verre sur la table interrompit le flux de sa pensée. Il releva la tête et ne parvint pas à réprimer l’incompréhension totale qu’affichait son visage alors que l’impassibilité était plutôt sa spécialité. L’inconnu qui avait pris la place de Sei lui souhaita le bonsoir avec un léger accent du sud, d’Espagne ou d’Italie. Timothée l’aurait sèchement envoyé bouler s’il n’avait pas été si séduisant avec ses yeux noirs comme si le vide infini de l’espace s’était fait chair, ses lèvres rouges de ciel d’apocalypse et les ondulations océaniques de sa chevelure brune qui retombait avec souplesse sur le côté de son visage.

– Bonsoir.

– Je peux t’offrir un verre ?

Sa voix était chaude, il en avait perçu les modulations suaves en dépit du morceau de hard rock diffusé à fond. Timothée priait pour que le bout de ses oreilles ne soit pas écarlate.

*

Pourquoi fallait-il que, spécialement ce soir-là, son parrain décide de se bourrer la gueule alors qu’il était chargé de tenir le bar dont il était accessoirement le patron ? Sei s’ébouriffa vigoureusement les cheveux alors qu’il tenait ceux de Stanislas qui se vidait les entrailles par le haut au-dessus de la cuvette des toilettes du personnel.

– Sérieusement ? Qu’est-ce qui t’a pris de faire des jeux à boire avec les clients ? ronchonna Sei.

Son parrain s’essuya dignement la bouche avec du papier toilette et rejoignit l’évier tout aussi dignement, malgré ses titubations. Il prit le temps de se rincer la bouche et de s’asperger le visage d’eau avant de daigner répondre :

– Tu sais, c’est quand même triste de tenir un bar et de toujours devoir être sobre.

Le filleul avait envie de prendre une cuite pour oublier cette réplique, mais c’eût été de mauvais goût. Heureusement que Gueorgui était là, en dépit de son jour de congé, pour empêcher le radeau de couler. Il avait pris la relève lorsque Stan s’était rué aux toilettes et lui avait ordonné de prendre soin de son parrain. Ça, c’était un homme. Et pas uniquement parce qu’il était une montagne d’un mètre quatre-vingt-dix de muscles et tellement imprégné de patience qu’il en avait sûrement quelques grammes dans les veines. Non, il était aussi bon, généreux, autoritaire quand il le fallait et autre chose qu’il ne citerait pas pour éviter que ne ressurgisse à son esprit une banque d’images qu’il avait sciemment censurées impliquant son parrain partiellement dévêtu.

– Tu devrais t’allonger, je vais humidifier un torchon pour que tu le mettes sur le front.

Stan se traîna jusqu’au canapé qui trônait au centre de la salle de repos du personnel et s’y laissa choir dans une pluie de cheveux blonds.

– Je suis désolé… gémit-il

– C’est pas grave…

J’ai l’habitude, se retint-il d’ajouter. Sei prit le torchon dont se servait Stan derrière le comptoir et le passa sous l’eau froide.

– Tu sais, fiston, les gens font des trucs idiots quand ils sont bourrés…

Première nouvelle.

– Là, par exemple, j’ai entendu qu’un pari courait sur Timothée.

Sei, qui était en train d’essorer le morceau de tissu, se figea immédiatement.

– Timmy ?

Le cuir du canapé grinça légèrement lorsque Stan y planta les doigts pour se redresser. Il acquiesça sombrement.

– Je ne sais pas si c’est sérieux ou si c’est juste des affabulations de mecs bourrés, mais il vaudrait mieux qu’il reste sur ses gardes.

Chapitre 1

Shall you hit me more? I feel no pain

Drippin’InsaNity, Upside Down.

– Je te quitte.

Marion se leva de sa chaise dans un craquement sec de bois usé et alla s’accouder à la fenêtre. La cuisine, pourtant spacieuse, ne lui avait jamais paru aussi étroite, sombre et oppressante. Elle avait besoin d’un carré de ciel bleu pour faire face. Elle tira de son paquet une cigarette toute à son image – fine, longue et blanche – et l’alluma. Un souffle froid d’automne souleva ses fins cheveux blonds, traça des plis vermillon sur sa petite robe de soie et balaya les volutes courbes qui voletaient autour du tube de nicotine. Marion ne voulait pas croiser son regard, vert et sombre comme des écailles luisantes de reptile, et qui savait tout lire en elle. Il ne devait pas savoir qu’elle l’aimait encore. Ils n’avaient plus le temps de s’aimer. L’heure avait déjà sonné pour elle. Mais elle voulait sortir dignement de sa vie, garder inviolée la tendresse qu’elle éprouvait pour lui, garder pour elle cette graine d’amour qui était parvenu à germer dans son cœur.

– Tu peux laisser quelques affaires ici, le temps de trouver un nouvel appartement, mais je ne peux plus te laisser vivre sous mon toit.

Elle expira une nouvelle bouffée de tabac. Elle devait résister à la tentation de se laisser captiver par ses iris vert bouteille qui rendaient ivre de désir au premier regard. Elle craignait ce qu’elle eût pu y déchiffrer : Colère ? Dégoût ? Froideur ?

– Pourquoi tu veux me quitter ? T’es pas bien avec moi ? T’as quelqu’un d’autre ? Tu me trompes ? s’embrasa Jaden.

Il se redressa brusquement, renversant sa chaise avec fracas et fonça, furieux, vers Marion. Il saisit brutalement son avant-bras pour l’obliger à lui faire face.

– Je te jure que si tu me trompes…

Il ne parvint pas à proférer sa menace jusqu’au bout, interrompu par les lourdes larmes qui glissaient sur les joues de sa compagne. En presque deux ans de relation, il ne l’avait jamais vue pleurer. Il détestait les larmes, elles le rendaient faible.

– C’est ma montre, avoua-t-elle, tremblante, tout en tentant de ravaler ses sanglots. Elle a sonné hier soir…

– À ton vernissage ?

Elle acquiesça en silence.

De longs frissons naquirent sur la peau de Jaden, lui glaçant les sangs. Sa paume glissa le long de l’avant-bras de Marion pour étreindre son poignet. Le cadran d’argent gravé d’arabesques fleuries avait cessé d’afficher l’éternelle spirale tournoyante du mode recherche pour afficher un nom : Anthony Ferreira. Marion ne mentait pas. Le programme avait désigné son âme sœur, l’homme qui lui était destiné et serait le plus apte à la rendre heureuse. Jaden se sentit frappé intimement dans sa fierté d’homme par un ennemi invisible et sournois qui lui disait qu’il n’était pas « le bon » et ne lui laissait pas la moindre chance de prouver le contraire.

– Alors on n’y peut rien, fit-il avec résignation. Nous savions dès le début que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre…

Il tentait de toutes ses forces de rester maître de ses émotions, de garder enfermés sa colère, sa frustration et les regrets qu’il sentait poindre. Il serra Marion contre sa poitrine, elle était tendue.

– … mais je ne regrette pas ce que j’ai vécu avec toi, acheva-t-il avec douceur.

Elle passa ses bras autour de son cou et lui donna un ultime baiser sur les lèvres, pur et chaste.

– Merci…

Ils demeurèrent ainsi quelques minutes, avant que Marion ne brise le silence et leur étreinte.

– Maintenant, fais tes valises, mon beau ! Je dîne avec mon homme ce soir et ce macho veut absolument goûter ma cuisine !

Ne pas se laisser abattre, jamais, tel était leur credo. Jaden étouffa ses contestations intérieures. Elle lui avait offert tout ce qu’une femme pouvait donner et lui n’était pas en mesure de le lui rendre. Quels arguments pouvait-il avancer pour l’empêcher de le quitter pour un autre ? Il ne possédait même pas ses propres vêtements. La meilleure preuve d’amour qu’il pouvait lui donner était de la laisser partir et faire sa vie avec un type plus apte à lui apporter la sécurité.

– Et tu as accepté pour le punir, c’est ça ? railla Jaden.

Il ne put s’empêcher de sourire malgré sa rage devant la mine offusquée de Marion.

– Pour ta gouverne, sache que je suis un véritable cordon-bleu ! J’ai toujours feint de ne rien savoir faire aux fourneaux juste pour le plaisir de te voir enfiler un tablier et profiter de tes plats savoureux…

– Tu déconnes ?

– Tu aimerais bien, n’est-ce pas ?

*

Jaden Rekik, vingt-deux ans, avait un imposant sac de sport sur les épaules, une trentaine d’euros en poche, à peine plus sur son compte en banque et deux semaines à tenir avant de toucher son salaire. Enfin, une moitié de son salaire, car il avait demandé un acompte la semaine précédente afin de rembourser des créanciers impatients et véreux. Il avait cru que les vieilles momies d’avant sa vie avec Marion resteraient sagement endormies derrière les ornements fanés de leurs lourds sarcophages. Malheureusement pour lui, sa vie tenait plus du scénario de série B que de celui des documentaires pépères diffusés sur Arte. Il avait compris que les revenants du passé ne cesseraient jamais de le hanter. C’était sa punition.

Il parcourut à pas lourds quelques mètres supplémentaires avant de s’effondrer sur un banc public. Il n’y avait personne après dix-neuf heures dans le petit square Verlaine coincé entre deux barres d’immeubles, mais il ne voulait pas céder à la tristesse qui lui voutait les épaules. Il coinça sa dernière cigarette entre les lèvres et lutta contre le vent pour l’allumer. L’automne approchait, les nuits devenaient plus fraîches, il lui fallait rapidement trouver un toit pour l’hiver. Un vrai toit. Il n’en pouvait plus de sa vie de parasite à squatter chez des potes ou à dépendre des femmes qui s’éprenaient de lui et l’entretenaient. Il ne supportait plus de s’avilir par nécessité, il voulait qu’on dépende de lui, pas l’inverse, et pourtant toutes ses tentatives pour s’en sortir se soldaient par des échecs cuisants.

Il avait enchaîné les petits boulots dont personne ne veut, dans les quartiers malfamés de la ville, vivotant, envoyant de l’argent à sa sœur lorsqu’il parvenait à en mettre un peu de côté. Quand il crevait la dalle, il avait refusé de devenir gigolo pour antiquités flétries et fortunées – il avait sa fierté bordel ! – et on l’avait viré de son poste de barman. Maintenant qu’il avait décroché un job stable et honnête, arrêté de boire, passé son bac et son permis, on lui demandait de rembourser de vieilles dettes. Son père l’avait prévenu, des années auparavant : on ne sort pas de ce monde-là, disait-il, et il commençait à croire qu’il avait raison, le vieux.

Jaden écrasa sa cigarette sous sa chaussure et souffla sa dernière taffe en rejetant la tête en arrière. Il profita quelques minutes des couleurs chaudes que projetait le soleil évanescent contre les nuages, retrouvant un semblant de calme avant de retourner à ses angoisses. D’un mouvement réflexe, il consulta sa montre, avant de sentir une vive douleur lui remonter jusqu’aux yeux. Cette saleté de montre était le cyanure de sa vie sentimentale depuis l’adolescence. Il s’étonnait que personne ne se soit jamais élevé contre cette réforme étrange qu’avait adoptée le prétendu pays des droits de l’Homme une trentaine d’années plus tôt, avant de contaminer l’Union Européenne et le monde entier.

Avec la multiplication des divorces et leurs conséquences sociales et économiques, l’État avait décidé de réagir pour le bien commun. On avait mis au point, grâce à des algorithmes complexes composés de données biométriques, sociologiques, physiologiques, psychologiques ainsi que d’autres paramètres qu’on n’avait pas encore rendus publics, un logiciel capable d’indiquer le taux de compatibilité des individus. Il avait suffi de miniaturiser le tout et de l’intégrer à des montres reliées entre elles, en échange perpétuel d’informations. La science s’était portée garante du concept et tous les habitants de l’Hexagone âgés de seize ans s’étaient vu enfiler ces mignons bracelets-montres qui régissaient leur vie conjugale.

Lorsque le taux de compatibilité entre deux individus atteignait cent pour cent, le glas sonnait, littéralement. On ne pouvait plus douter, c’était toujours la bonne personne. C’était pour cela qu’on ne se rebellait pas contre cette loi farfelue : on avait beau lutter de toutes nos forces, la montre avait toujours raison. On tombait amoureux et les couples qu’elle avait unis vivaient heureux et ne se séparaient pas. Le pire dans cette affaire, c’était que chacun était libre de se marier avec qui il voulait, on n’était jamais obligé d’épouser la personne que la montre désignait, mais il n’y avait qu’une poignée d’affranchis qui rejetaient cette façon de procéder et le reste de la société les traitait en parias, comme tous ceux qui nagent à contre-courant.

S’il avait eu leur force, à ses gens qui abandonnent le confort d’une vie conforme à la norme pour être libres, il n’aurait pas connu par deux fois la douleur du renoncement amoureux, l’humiliation et les regrets. D’un mouvement vif, il détacha la montre de son poignet gauche et se leva de son banc, tremblant de rage. Il allait la jeter cette putain de montre, l’écrabouiller sous la semelle de ses vieilles baskets, entendre les crissements de douleur des minuscules rouages qui la composent. Elle l’avait détruit deux fois, il rétablissait juste le score… Il la jeta violemment à terre, extériorisant toute la haine qu’il éprouvait pour cet objet de malheur. Il leva le genou, prêt à broyer les aiguilles chromées, élimer le cuir brun, briser l’écran de verre, toute sa rage concentrée sous son talon. Il allait frapper, il était à quelques centimètres. Un aboiement retentissant le surprit et le fit suspendre son geste. Saleté de cabot ! Comment un être aussi ridiculement petit pouvait-il hurler si fort ? Le fox-terrier s’éloigna en traînant son maître. La colère de Jaden s’était évaporée. Il commençait à avoir faim, le soleil achevait de couler vers l’autre moitié du monde, il avait froid.

Allait-il réellement passer la nuit dehors ? N’avait-il personne à appeler ? Il y avait Marouane, Jan, Quentin et Anthéa, et puis le Barbu aussi, mais n’avait-il pas déjà abusé de leur bonté en de trop nombreuses occasions ? Il était las. Même écorchée, blessée, broyée, sa fierté refusait de se coucher et d’admettre sa défaite. Il demanderait de l’aide quand il ne pourrait plus faire autrement, une nuit dehors ce n’était rien. Il ne les comptait plus. Jaden commença à tâter fébrilement ses poches à la recherche de ses cigarettes, avant de se souvenir qu’il n’en avait plus. Il jura, puis sursauta lorsqu’un bip strident, comme un encéphalogramme fou, retentit soudain. Il connaissait ce son. Sa montre était en train de sonner.

Chapitre 2

Des sacs en papier et des cœurs en plastiques

Harûn, « Amour 2.0 », cahiers.

Au primaire, on l’avait surnommé « Timide », mais on s’était vite aperçu que s’il ne communiquait pas avec les autres marmots de sa classe ce n’était pas par crainte, mais par snobisme assumé. On lui serinait qu’il n’était pas comme ses petits camarades et qu’il devait les surclasser tous. Au collège, c’était « Timicrobe ». Il n’était, certes, pas très grand, mais cumulait quatre ans de boxe thaïe. On comprit rapidement que « Timmaîtrisable » le décrivait mieux. Ce petit nom-là lui avait été décerné par Sei, qui à l’époque avait copieusement soupé de ses coups de genoux, au nom de leur sacro-sainte amitié, en voulant l’arrêter lors d’une bagarre.

Au lycée, on voulait faire original, montrer qu’on avait du vocabulaire et un peu de génie : il avait eu droit au fadasse « Timarginal » qui finalement ne lui allait pas si mal. Il s’en tamponnait de ce que pensaient les autres tant qu’il avait la paix… À l’American Dreamer, le rock café qu’il avait fréquenté assidûment tout l’été avec Sei, il avait eu droit à des « Timiam » soufflés de loin par un bel Italien qui ne le laissait pas indifférent et qu’il n’avait pas revu. Dans les cercles gays de la ville, on chuchotait plutôt des « Timinois » et des « Timacaron » concupiscents. Il feignait d’ignorer ces surnoms imbéciles, car certains auraient été trop contents d’effleurer, même un peu brutalement, un bout de ses jambes. Mais la palme revenait sans conteste à Auguste Carlsen-Lévy, premier du nom, PDG de la branche Média du conglomérat CarlsenCo – il devait son poste à sa belle gueule de papier glacé et à la bienveillance de tonton Marc –, avec son sensationnel « Timissile » qui en plus de révéler une admirable aridité d’esprit faisait preuve d’une subtilité rare.

Auguste Carlsen-Lévy coupa le moteur de sa Jaguar XKR-S et se pencha sur sa proie :

– Hey, Timissile, tu as réfléchi à ma proposition ? susurra-t-il d’une voix qui se voulait torride.

Il dévorait sa victime de toute la force de ses pupilles bleues avec une intensité qui aurait fait bander n’importe quel gay. Son sourire bright aurait été digne d’une affiche publicitaire pour dentifrice s’il n’était pas si carnassier et sa paume large et puissante quitta la boîte de vitesse pour se poser sur la cuisse du lycéen qu’il avait à sa merci. Ce dernier tressaillit légèrement avant de poser la main sur celle du pilote pour l’éloigner avec douceur.

– C’est Timothée, reprit-il sèchement en accordant néanmoins un sourire froid à son interlocuteur. Je te donnerai ma réponse demain. Là, tout de suite, j’ai cours.

Comme pour appuyer son témoignage, la cloche se mit à braire. Timothée attrapa son sac et sortit de la voiture en courant pour ne pas arriver en retard. Il ne prit pas la peine de refermer la portière en quittant l’habitacle, ça lui ferait les pieds, à ce connard !

Timothée n’avait pas réussi à l’éviter ce matin-là. Difficile d’ignorer une Jaguar et son conducteur sexy qui vous guettent au pied de votre immeuble. Car oui, hélas, Auguste était bel homme, du genre qu’on cherche assidûment toute une vie et qu’on ne trouve que dans les romans Harlequin. Il avait des pectoraux de nageur, des quadriceps de footballeur et des fesses rondes et fermes de rugbyman. Le tiercé gagnant. Cependant l’étalon avait bien d’autres arguments à faire valoir. Des cheveux blonds, brillants, garantis sans pellicule ni calvitie précoce, il avait un bon pédigrée de ce côté-là. Mais aussi des yeux bleus irisés de fines lames d’aciers, comme si les mers du sud et les lointains glaciers s’y étaient rencontrés. Et, comble de l’iniquité, Auguste Carlsen-Lévy avait un portefeuille d’actions (et pas uniquement) bien garni. Auguste Carlsen-Lévy avait fait de brillantes études dans une filière d’excellence. Auguste Carlsen-Lévy était un magnat de la presse française et internationale. Auguste Carlsen-Lévy n’avait que vingt-six ans.

Timothée sentit son portable vibrer dans sa poche, il dégaina rapidement son smartphone pour lire le mail qu’il venait de recevoir :

Mar 25 sept 201X, 08h02

De : Auguste C-L

Objet : Moi + Toi

Tu me manques déjà, Timissile. Plus t’es froid, plus j’ai envie de toi. Tu vas adorer que je te fasse fondre. Dis oui ! Pense à ton frère : avec un troisième enfant en route, ce serait moche qu’il aille pointer au chômage ! Je t’appelle ce soir, bisous.

Mais Auguste Carlsen-Lévy était aussi un con.

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