Les Mauvais Gentlemen – Extrait

Chapitre 2 :

Une fausse note réveilla Octave Gentilly. Il devait être quatorze heures. C’était l’heure où Madame Fleury de Neuville, sa belle-mère, qui fut l’élève de Chopin, prodiguait sa leçon de piano à une quelconque jeune fille de bonne famille. Il tâtonna les draps à la recherche de sa femme avant de se souvenir que depuis sa grossesse, elle ne dormait plus avec lui à l’étage et demeurait avec ses parents au rez-de-chaussée. Il haïssait cet arrangement.

Une nouvelle fausse note lui vrilla le cerveau. Il enfouit son visage sous les oreillers dans l’espoir de bloquer les sons vindicatifs qui lui rappelaient ses excès de la veille. Puis, il décida de se lever. Il soulagea sa vessie endolorie dans le pot de chambre caché derrière le rideau, se débarbouilla, enfila des vêtements propres et, chapeau sous le bras, descendit les escaliers.

– Où allez-vous ? s’enquit Madame Fleury avec le ton réprobateur qu’elle adoptait invariablement lorsqu’elle s’adressait à lui.

Son air de cerbère pincé était rehaussé par l’austérité de sa mise qui ne laissait apparaître aucun pan de peau. Octave se demandait comment elle pouvait respirer entre son corsage et ses cols triplement amidonnés.

– Madame, je me rends à la mairie pour un entretien.

Alors qu’il s’inclinait en signe de respect, elle put lire clairement la malice dans ses yeux émeraude.

– N’allez-vous pas embrasser votre épouse avant de sortir ? Elle se plaint de douleurs au dos…

Y avait-il un jour où elle ne se plaignait pas de quelque chose ?

– Bibliothèque ?

Elle acquiesça. Il traversa le petit salon où une toute jeune fille s’exerçait au piano, il la salua et se rendit dans la bibliothèque.

– Mon amie, comment te sens-tu aujourd’hui ?

Étendue sur le divan, en robe de nuit, ses longs cheveux bruns lâchés sur ses épaules, Agathe interrompit sa lecture et tendit la joue à son époux. Il l’embrassa et s’assit auprès d’elle.

– Tu sens l’absinthe et le cigare, remarqua-t-elle en contrôlant son envie de vomir.

– J’étais au Club, nous fêtions la sortie de mon dernier recueil poétique les Galanteries Champêtres.

– Ne l’as-tu pas déjà fêté la semaine dernière ? demanda-t-elle, esquissant un sourire narquois.

– Nous fêtions sa distribution en province.

– Et celle d’avant ?

– Sa sortie des presses… fit-il charmeur.

– À compte d’auteur, répliqua-t-elle, peu impressionnée.

– Il n’y a que Victor Hugo qui ne publie pas ses poèmes à compte d’auteur.

– Tu m’apporteras les comptes rendus ? dit-elle en souriant.

– La seule critique qui m’importe est la tienne.

Il lui embrassa les mains et sortit. Il partit à pied pour se laisser le temps de dessoûler. Paris lui semblait changée. Il était né aux Batignolles, avait grandi dans le XVIIème arrondissement, il n’y avait aucun bar de la rive gauche qu’il ne connaissait pas, aucune loge de théâtre qu’il n’avait assidûment occupée, il avait souffert plus de dix ans les grands travaux de l’Empereur et son baron Haussmann et c’était la première fois qu’une transformation aussi radicale secouait sa ville.

La brisure datait de la Semaine Sanglante. Il avait perdu bien plus que son emploi, son appartement et l’estime de sa femme lors de la répression armée. Des frissons lui étreignirent la nuque et des visions de pelotons d’exécution, de sang rouge sur les murs blanchis à la chaux et de piles de cadavres entassés sur des charrettes dansèrent devant ses yeux. Il agita la tête et ferma les paupières pour les chasser de son esprit.

Il se rendit passage Choiseul. C’était une rue au toit de verre et de fer qui abritait des boutiques aux enseignes de bois d’un autre siècle. Le poète considéra le chêne sculpté qui encadrait les devantures et arrêta le regard sur son recueil. Il passa la porte de l’échoppe de l’imprimeur avec un large sourire. Louis Corbusier demanda à son employé de prendre la relève et se dirigea vers celui qui était devenu un ami.

– Octave ! s’exclama-t-il en ouvrant les bras pour une accolade. Tu viens déjà récupérer la recette des ventes ?

– Non, pas aujourd’hui. J’ai besoin de ton patronage.

L’air grave, Louis l’invita à passer dans l’arrière-boutique. Il prit place dans son fauteuil de velours capitonné. Sa figure pragmatique et visionnaire disparut derrière les montagnes de lettres et de manuscrits qui s’amoncelaient sur son bureau. Des caisses de livres fraîchement imprimés attendaient leur mise en rayon. En fond, Octave entendait les presses tourner à plein régime.

– Que recherches-tu ? Des relectures de manuscrits ? Des rédactions de critiques pour les journaux ? Une place à la mairie ou au tribunal ?

L’homme d’affaires se rencogna dans son siège et posa les mains sur le ventre en attendant la réponse.

– Quelle est l’offre la plus lucrative et qui requiert un minimum d’efforts ?

– Aucune, rit Louis Corbusier. Réfléchis et reviens me voir !

Octave se leva. S’il voulait une recommandation de Corbusier, il savait qu’il devrait faire montre de plus d’engagement. Il réfléchirait à ses offres.

– Un instant, mon ami !

Corbusier farfouilla sur son bureau et en sortit une lettre qu’il lui tendit.

– Un apprenti poète qui t’écrit.

Octave déplia la lettre et lut l’écriture arrondie et soignée.

Cher maître,

Je vous ai lu et ai savouré vos vers impairs. L’alexandrin est mort et vos vers sautillent sur sa tombe. J’ai recommandé chaudement les Galanteries Champêtres à mes amis et serait honoré de connaître votre avis sur mes vers. Je veux être poète et vous êtes le Zeus de ces Olympiens d’avant-gardistes littéraires. Arrachez-moi à Charleville et laissez-moi vous rejoindre.

Bien à vous,

Léandre Marceau.

Octave passa au second feuillet et découvrit des vers et une syntaxe nouvelle qui renversait toutes les règles de la poésie.

– Tu l’as lue ? demanda Octave.

– Comme toutes ces lettres, répondit-il avec un sourire de vieux renard. Tu vas lui répondre ?

– Tu le sais déjà.

Octave rangea la lettre dans la poche intérieure de sa veste et remit son chapeau.

– Ce soir au Club ?

– Ce soir au Club.

– Je prends les manuscrits.

Louis Corbusier lui tendit une pile de feuillets.

– Ne les égare pas au bar !

Octave rabattit le bord de son chapeau sur le front et quitta la boutique de l’imprimeur. Il fit quelques pas, s’arrêta dans une brasserie, demanda du papier et un crayon, bourra sa pipe et commanda une absinthe. Pendant que le sucre fondait sous l’effet de l’alcool, le poète repensa aux vers de son mystérieux disciple. Il essaya d’imaginer sa physionomie. Était-il un jeune homme sérieux ou joyeux, un vieux bonhomme rabougri lancé sur le tard dans la littérature ? Il descendit son verre et en commanda un second. Puis il se plongea dans les manuscrits de Louis, les corrigea et les annota. L’après-midi passa vite et vers dix-neuf heures, Louis Corbusier s’assit en face de lui.

– Tu crains pour l’intégrité de tes pages ?

– J’allais t’inviter à dîner mais voyons voir…

Octave lui tendit son travail et poursuivit ses annotations. Ils commandèrent à manger.

– « Bouillie insipide pas assez bonne pour les grabataires de l’Académie », lut Corbusier.

– Je suis resté mesuré.

– « Merci d’abandonner la plume pour vous concentrer sur vos bégonias », poursuivit l’imprimeur.

– Des fleurs, des fleurs et encore des fleurs ! Aucune variation du sujet.

– « Ci-gît l’alexandrin » ?

– Aucun des vers n’a le nombre de pieds suffisant. C’est un affront.

Louis partit d’un rire gras et profond. Il glissa un billet à Octave en guise de paiement pour sa journée.

– Reviens demain !

Après dîner, ils retournèrent au bureau de l’imprimeur pour y déposer les manuscrits avant de se rendre au Club. Octave appréciait s’y rendre à pied, le soir. Il aimait à s’attarder sur les quais déserts pendant que la bonne société passait en carrosse pour se rendre au théâtre ou à l’opéra. C’était un défilé de soieries et de rubans arrachés au cadre d’une fenêtre mouvante, un instant de poésie. Il s’appuya sur les rambardes de fer du pont des Arts et alluma sa pipe. Louis Corbusier le rejoignit.

– À quoi penses-tu, mon ami ?

– Aux plaisirs de la chair qui me sont déniés depuis que ma charmante épouse est grosse…

L’imprimeur lui asséna une tape dans le dos en riant.

– Ta physionomie ne met pas les dames en horreur, bien au contraire…

Il était svelte et athlétique et encore trop jeune pour que la boisson, le tabac et l’opium ne laissent leur empreinte sur lui. Ses cheveux noirs ramenés en arrière sous son chapeau mettaient en évidence son regard doux et ses pommettes hautes. Il n’ignorait pas les effets de son charme sur la gente féminine mais il avait, officiellement, renoncé à ses indiscrétions pour séduire la superbe et riche Agathe ainsi que ses beaux-parents particulièrement austères.

Le Club était infesté de ces crapules de Mauvais Gentlemen, soûls comme cochons ! Au piano, Alexander Smith, jouait une ariette pornographique dont on devait le texte à nul autre que son beau-frère, Alphonse Fleury de Neuville. Louis Corbusier en reprit le refrain à tue-tête et rejoignit les frères Crosse qui tonitruaient plus qu’ils ne chantaient. Charles Carat faisait mine de photographier le chœur mais cadrait, en réalité, les demoiselles de petite pudeur qui déballaient leurs atours comme la maraîchère étale ses melons au marché. Théophile de Villiers laissait ses vers grivois sur le livre d’or, à ses côtés, le caricaturiste Aurélien Van Deck méditait son prochain méfait. Octave retira son chapeau et fonça au bar.

– Tavernier, c’est l’heure tout en vert ! s’écria-t-il avec enthousiasme.

L’absinthe emportait le sucre et gouttait des cuillères percées pour se diluer au fond des verres. Octave paya sa tournée générale avec les gages qu’il venait de gagner. Les Mauvais Gentlemen trinquèrent à sa santé.

– Oyez, oyez ! déclama-t-il en faisant tinter la cuillère contre le verre désormais vide.

L’assemblée se tourna vers lui. Octave se tint bien droit et inclina légèrement la tête de côté avant de lire l’un des poèmes de Léandre. Des murmures d’approbation s’élevèrent de toutes parts. Il eut même droit à des applaudissements.

– C’est de toi ? s’enquit Édouard.

– C’est d’un jeune poète ardennais qui n’attend qu’une chose : arriver à Paris. Mes Mauvais Gentlemen, l’aiderez-vous ?

Chacun y alla de sa participation pécuniaire et Octave écourta sa soirée pour rédiger au plus vite la nouvelle qu’il ferait envoyer le matin-même.

Cher disciple,

Vos vers m’ont atteint non pas au cœur mais à l’âme et j’aimerais, si ce n’est vous guider, du moins vous aider à monter au cénacle. Venez, cher poète, les vôtres vous attendent avec impatience !

Vôtre maître,

Octave Gentilly

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